mercredi 10 mai 2017

Reports, abstentions et l'avenir de la compétition politique en France

L’élection présidentielle est terminée. Plutôt que d’y mettre fin, elle semble ouvrir une période d’effervescence et de restructuration du système partisan français. On l’a dit et répétée : la victoire d’Emmanuel Macron met fin au règne des deux « blocs » qui ont dominé la vie de la 5e République quasiment depuis ses débuts. On annonce la mort du Parti socialiste, le leader désigné des Républicains met en garde les membres de son parti à propos de tentatives de rapprochement avec le nouveau président. Enfin, la déception dans l'entourage de Marine Le Pen, malgré un résultat historique, a culminé avec le retrait de la vie politique de sa nièce, Marion Maréchal-Le Pen.

Le contexte politique présente ainsi un degré de fluidité et d'instabilité qu'on ne lui avait pas connu de longue date en France, même s'il est vrai que les changements de noms et la création de nouveaux partis y est bien plus courante que chez la plupart de nos voisins. Le comportement de vote lors des prochaines élections législatives jouera, bien sûr, un rôle central dans la refonte partisane qui s'annonce.

On a assisté à des débats interminables sur l'absence de consigne de vote claire de la part du candidat de la France insoumise, ainsi que sur le ralliement de Nicolas Dupont-Aignan à Marine Le Pen entre les deux tours. Les autres candidats majeurs ont appelé plus ou moins clairement à voter pour Emmanuel Macron au second tour.

Le graphique ci-dessous est réalisé à partir du sondage Ifop/Fiducial, administré au cours de la journée du 7 mai auprès d'un échantillon de 2 470 personnes par questionnaire en ligne. Il permet de répondre à un certain nombre de questions liées au résultat du second tour de l'élection présidentielle.


Ce qu'on peut dire à ce stade

L'essentiel des gains de voix de Marine Le Pen vient de la droite. Près d'un quart des électeurs de François Fillon, c'est-à-dire environ 6 pour cent des électeurs du premier tour (soit 1,7 millions d'électeurs), se sont reportés sur Marine Le Pen. Cela représente plus de la moitié des gains de l'entre-deux-tours. Il faudra sans doute mieux étudier la porosité croissante entre l'électorat de droite et celui d'extrême-droite, mais les mobilisations contre le mariage pour tous pourraient être à l'origine d'un rapprochement durable sur certaines dimensions culturelles.


A cela s'ajoutent les reports de voix des électeurs de Nicolas Dupont-Aignan, qui sont de l'ordre de 46 pour cent selon le sondage Ifop, c'est-à-dire environ 2 pour cent des voix exprimées au premier tour et un peu moins de 700 000 voix.

Ensemble, les reports de voix des électeurs Fillon et de Dupont-Aignan représenteraient, ainsi, près de 80 pour cent des gains de la candidate d'extrême-droite entre les deux tours.

Les reports de voix depuis la gauche vers Marine Le Pen restent faibles, au total. Toujours selon le sondage de l'Ifop, 14 pour cent des électeurs de Jean-Luc Mélenchon au premier tour se sont reportés sur Marine Le Pen au second tour, c'est-à-dire près d'un million de voix. S'ajoute à cela quelque 4 pour cents des électeurs de Benoît Hamon qui se seraient reportés sur Marine Le Pen, c'est-à-dire moins de 100 000 électeurs.

L'ensemble de ces reports représentent plus que les gains effectifs, mais sans accès aux données brutes, il est difficile d'en dire plus. Il reste que ce sondage est convergent avec d'autres sondages réalisés le jour du second tour et que les ordres de grandeurs semblent similaires.

Pour ce qui est des abstentions, c'est les électeurs de Mélenchon qui ont le plus choisi cette voie - près d'un tiers, suivis de ceux de Fillon (26 %). Les reports en faveur d'Emmanuel Macron ont été similaires chez les électeurs de François Fillon (51 %) et Jean-Luc Mélenchon (54 %) et massifs parmi ceux de Benoît Hamon (79 %).


Des questions en suspens

Les vraies restructurations, à gauche notamment, semblent s'être faites avant le premier tour de l'élection présidentielle. A ce titre, il serait important de comprendre comment les électeurs de François Hollande en 2012 se sont répartis en 2017. Le plus probable est qu'ils se soient partagés, pour l'essentiel, entre Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon, dès le premier tour.

Pour ce qui est de l'extrême droite, elle continue à bien porter son nom. L'essentiel de ses gains vient d'électeurs de droite, mais, là aussi, des données de panel ou des enquêtes post-électorales, devraient permettre d'y voir plus clair. A ce titre, il est intéressant de constater que le programme économique plutôt libéral d'Emmanuel Macron ne permet pas de compenser pour ses positions culturelles plus progressistes aux yeux d'une grande partie de l'électorat de droite. Il faudra aussi mieux comprendre les mouvements entre extrême-gauche et extrême-droite. Si ces flux semblent être loin d'expliquer l'essentiel des restructurations en cours, il faudra néanmoins les étudier dans le détail. La politique des deux axes continue de transformer l'électorat français, l'axe gauche-droite est de plus concurrencé par d'autres dimensions de la compétition politique et cette élection va sans doute confirmer cette tendance.

Par ailleurs, il sera intéressant de comprendre, dans quelle mesure les jugements sur le bilan économique du quinquennat de François Hollande ont été déterminants dans la décision de vote. Habituellement très importante, cette dimension semble être moins décisive dans un contexte d'échecs répétés, à gauche et à droite, à redresser l'économie, à combattre le chômage ou à diminuer la dette.

Enfin, comme à chaque élection, le rôle des médias a été pointé du doigt par les candidats et nombre d'observateurs. Le "buzz" autour d'Emmanuel Macron serait à l'origine de la montée en puissance fulgurante du candidat, inconnu du public il y a encore deux ou trois ans. Si, comme à chaque élection, ce type d'argument est sans doute à relativiser, il y a là sans doute matière à une étude plus sérieuse.

Emiliano Grossman



jeudi 12 novembre 2015

Les intellectuels de gauche, c’est comme le sucre dans le lait chaud, ils sont partout mais on ne les voit pas (plus)!

Le débat sur les « intellectuels réactionnaires » a resurgi récemment dans la presse. Par exemple, dans une tribune dans Libération, intitulée « Intellectuels de gauche : ‘Mais où sont-ils ?’», Sandra Laugier part du principe qu’effectivement, les intellectuels ne sont plus de gauche. Du moins ceux qu’on voit dans les medias.
Nos travaux permettent de contredire cette idée d’un passage à droite de l’intelligentsia à partir d’une enquête menée en 2011 auprès des enseignants-chercheurs et chercheurs en poste en France. Cette enquête en ligne, nous a permis de récolter des informations sur les opinions et attitudes concernant plusieurs dimensions pour environ 2000 enseignants, chercheurs des universités et établissements d’enseignement supérieur ou de recherche. Les résultats, portant sur la science, la religion, la politique ou l’économie, viennent de paraître aux éditions PUG sous le titre« Que pensent les penseurs » ?.

Les faits
Nous nous contenterons ici de présenter quelques résultats concernant les attitudes politiques des universitaires, et avançons que les intellectuels de gauche – du moins dans l’enseignement supérieur et la recherche – sont bien massivement présents.

Gauche. Sur la canonique échelle d’auto-positionnement sur l'axe gauche-droite (qui va de 1 = extrême gauche à 10 = extrême droite), les universitaires se positionnent à 3,8 en moyenne, alors que les Français en général, selon les enquêtes, se positionnent autour de 5 (entre 4,9 et 5,1). De plus, toutes les disciplines universitaires se positionnent plutôt à gauche, avec des moyennes qui vont de 2,8 (sciences du langage et sociologie) à 4,4 (chimie, droit et littérature). Autrement dit, même dans les disciplines les plus à droite, la gauche est plus présente que chez les ouvriers (4,7), les chômeurs (4,9) ou les fonctionnaires (4,6) en général.


Nationalisations. Sur une échelle où 1 signifie qu’il faudrait développer la propriété privée des entreprises et des industries et 10 qu’il faut nationaliser les entreprises et les industries, les universitaires sont, en moyenne, plutôt favorables aux nationalisations (5,9), alors que leurs compatriotes non universitaires se situent à 4,9. Seuls les économistes semblent apprécier d'avantage les privatisations, mais ils restent tout de même légèrement plus hostiles aux privatisations que la population dans son ensemble.
Révolution. 23% des universitaires pensent qu’il faut changer radicalement toute l’organisation de notre société par une action révolutionnaire, alors qu’ils sont 16% dans la population française. Si on compare avec le pourcentage des personnes les plus désavantagées, ce pourcentage s’élève à 19% chez les ouvriers, 16% chez les précaires, 16% chez les immigres. Seuls ceux qui ont expérimenté plus de 3 ans de chômage affichent des scores comparables à ceux des universitaires (24%). À noter, à l’inverse, que si 14% des français pensent qu’il faut défendre notre société contre tous les changements, ils ne sont que 1% chez les universitaires.

Injustice. Lorsqu’on demande « Pourquoi y a-t-il en France des gens qui vivent dans le besoin ? », 77% des universitaires (contre 44% des Français en général) pensent que c’est parce qu’il y a beaucoup d’injustice dans notre société, plutôt que par manque de chance ou mauvaise volonté. Ici encore, aucune autre catégorie sociale ne se concentre autant autour de cette réponse.

Rejet de la responsabilité individuelle. Dans la population générale, 49% des gens adhèrent à l’idée libérale selon laquelle les individus, et non l’Etat, devraient avoir davantage la responsabilité de subvenir à leurs besoins. Ce pourcentage descend à 12% chez les universitaires.

Les explications

Ces faits étant établis, on peut par la suite se demander pourquoi les universitaires affichent une sensibilité aussi marquée à gauche. Quatre grandes explications ont été proposées.
Premièrement, les universitaires pourraient être issus de familles de gauche. On considère, par exemple, que les familles de gauche valorisent plus la culture que l’argent, ce qui pousse leurs enfants à embrasser des professions valorisées plutôt en termes de capital culturel. Nous avons alors tout simplement demandé aux interviewés de placer sur l’échelle gauche-droite leurs parents. Il s’avère que la moyenne de placement des parents des enquêtés (5,1 les pères et 5,3 les mères) est très proche de celle de la population française générale, et même, en moyenne, plus à droite que la population au début des années 80. Aucun indice, par conséquent, ne confirme un biais de sélection chez les personnels universitaires.
Une deuxième théorie avance que, par rapport à leur niveau de diplôme, les universitaires sont faiblement rémunérées. Pour cette raison, ils s’identifient aux classes plutôt désavantagées. Cette idée est également peu congruente avec ce que l’on observe. D’une part, le positionnement sur l’axe gauche-droite des personnes très diplômées mais faiblement rémunérées est bien moins marqué que ceux des universitaires (entre 4,5 et 4,8). D’autre part, les universitaires plus riches ne sont pas moins à gauche que les universitaires les plus pauvres. C’est même plutôt le contraire : ceux qui ont les revenus les plus élevés ou les statuts les meilleurs sont légèrement plus à gauche que les autres enquêtés.
Une troisième théorie soutient que c’est la pratique de la science qui rend les universitaires de gauche. Les indices en faveurs de cette idée sont également faibles : les chercheurs ne sont pas plus à gauche que les enseignants-chercheurs qui, à leur tour, ne sont pas plus à gauche que ceux qui ne font que de l’enseignement. Ceux qui appartiennent à des disciplines où la méthode scientifique est moins présente (Lettres, langues ou droit) sont, il est vrai, un peu moins de gauche, mais les plus scientifiques (physiciens, chimistes, astronomes) sont également un peu moins de gauche que la moyenne. Enfin, ceux qui croient à la science comme unique source de connaissance ne sont pas plus à gauche que ceux qui n’y croient pas.
Enfin, une dernière théorie soutient que la réussite au sein de l’appareil étatique (scolarité brillante et haute fonction publique) tend à orienter les individus vers la gauche. Lorsqu’on analyse, dans la population générale, les effets du niveau de diplôme et du statut de fonctionnaire sur le positionnement politique, on prédit un auto-positionnement sur l’échelle gauche-droite de 3,91, soit très proche du score moyen affiché par les universitaires. En outre, les universitaires affichent des opinions très fortement favorables à un État fort, alors qu’ils sont relativement moins sensibles aux thèses égalitaristes ou libertaires. Par exemple, 58% d’entre eux souhaitent que les entreprises recrutent leurs cadres sur concours et 74% souhaitent que ce soient les autorités locales qui se chargent de distribuer les biens qui deviennent rares.

Au final, on peut rendre justice aux faits : les intellectuels – au moins à l’université – se situent bien toujours massivement à gauche. Mais cela n’est pas le plus surprenant, puisque cela est vrai hier comme aujourd’hui et en France comme aux États-Unis ou en Grande-Bretagne. Si glissement à droite il y a, il concernerait plutôt les intellectuels les plus médiatiques ou définis comme intellectuels par la presse écrite. Mais le plus intéressant, à notre avis, c’est de se demander pourquoi c’est le cas?




dimanche 28 juin 2015

Brexit: retour sur le premier référendum anglais sur l'appartenance à l'UE en 1975


Il y a un mois tout juste, David Cameron, premier ministre britannique réélu au mois de mai, affirmait que sa promesse de tenir un référendum sur le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne serait tenue avant la fin de l’année 2017. Cette promesse-phare de la campagne électorale du parti conservateur constitue une nouvelle péripétie de la longue histoire des controverses européennes qui divisent les partis britanniques depuis plusieurs décennies. Elle a été accueillie par les eurosceptiques, en particulier le parti UKIP, comme une victoire permettant de rendre au peuple britannique la possibilité de s’exprimer. À cet égard, on oublie que cette possibilité a déjà été donnée il y a quarante ans, lors d’un premier référendum proposant un brexit. Si le contexte a énormément évolué entre 1975 et 2015, il est intéressant de rappeler l’épisode du premier référendum dans la mesure où certains parallèles peuvent être identifiés.
L’appartenance du pays à la Communauté européenne n’est jamais allée de soi et a été controversée dès le départ. Sorti victorieux de la Seconde guerre mondiale, le Royaume-Uni ne voyait pas l’intégration européenne comme un pilier de sa politique étrangère. Les partis conservateur et travailliste ont immédiatement partagé des craintes à l’égard de l’idée d’une adhésion britannique à la CECA sur l’industrie du charbon et de l’acier. En particulier, le parti travailliste était peu enclin à faire entrer le pays dans un marché commun dans ce secteur après avoir procédé à la nationalisation de l’industrie du charbon et de l’acier en 1946. D’autres critiques avaient trait aux conséquences prévisibles de la PAC pour les pratiques agricoles britanniques et à la remise en cause des liens avec le Commonwealth et de la souveraineté nationale. Ces réticences se traduisirent par la fondation de plusieurs organisations défavorables à l’adhésion au sein du parti travailliste et du parti conservateur
Cette situation changea progressivement, avec la prise de conscience du déclin du Commonwealth et des opportunités liées au développement de relations commerciales avec les pays européens et le gouvernement Heath obtint finalement l’entrée du pays dans la CEE, au terme de 18 mois de négociations. En raison de la force numérique des « anti-européens » sur les bancs conservateurs et surtout travaillistes, le European Communities Act ne fut ratifié par le parlement de Westminster qu’en troisième lecture, après neuf mois de délibérations, à 301 voix contre 284. Le Royaume-Uni adhéra à la CEE le premier janvier 1973, en même temps que l’Irlande et le Danemark.
Dans un climat général d’hostilité à l’égard du projet européen, les travaillistes s’engagèrent dès la campagne électorale de 1974 à renégocier les termes de l’adhésion dans sept domaines (TVA, monnaie, politique agricole, aides aux exportateurs du Commonwealth, politique régionale et industrielle, budget européen), mais surtout à organiser un référendum consultatif sur la question du maintien du pays dans la CEE. Harold Wilson espérait que l’organisation de ce référendum permettrait au Labour de résoudre ses problèmes de division interne sur les enjeux européens, particulièrement visibles lors des débats parlementaires de 1971, de se présenter comme plus démocratique que le parti conservateur et de se soustraire à la responsabilité de prendre la décision finale sur la question européenne.
L’annonce du référendum provoqua la création de deux fédérations d’organisations transversales aux principaux partis. D’une part, Britain in Europe (BIE) rassemblait la majorité de l’establishment politique et défendait le maintien du Royaume-Uni dans la Communauté européenne au nom de ses retombées économiques positives. D’autre part, la National Referendum Campaign (NRC) prônait l’attribution exclusive des compétences législatives et fiscales au Parlement britannique, le rejet du marché commun et le rétablissement du libre-échange avec le reste du monde. Les bataillons du NRC étaient formés par des eurosceptiques issus des partis travaillistes et conservateurs, mais également du parti gallois Plaid Cymru, du Scottish National Party, du parti des Ulster Unionists irlandais ainsi que de nombreux mouvements éclectiques, notamment féministes, nationalistes ou encore communistes. Cette diversité pesa sur la capacité du NRC à se coordonner et à définir une stratégie et un programme collectifs : alors que la gauche rejetait le Marché commun comme une émanation capitaliste, la droite soulignait au contraire son attachement au libre-échange et son refus du protectionnisme. Le référendum se solda par une défaite cuisante du NRC, avec 17 millions de votes en faveur du maintien du Royaume-Uni dans la Communauté européenne et 8 millions contre.
Deux parallèles intéressants peuvent être faits entre le référendum de 1975 et celui qui devrait avoir lieu dans les mois à venir. Premièrement, l’épisode de 1975 montre qu’une configuration initiale plutôt favorable aux détracteurs de la construction européenne peut se retourner au moment de la consultation effective, en raison de la frilosité des électeurs qui peinent à évaluer les conséquences d’une rupture avec la communauté européenne. La situation peut se présenter différemment en 2017, dans un contexte marqué par une politisation bien plus forte des politiques européennes qu’il y a quarante ans, mais cette hypothèse est déjà corroborée par des intentions de vote déclinantes pour le UKIP à l’approche des élections générales de 2015 et par son score effectivement sensiblement inférieur à celui obtenu lors des élections européennes de 2014 (12.6% contre 27.5%).
Deuxièmement, le référendum est utilisé dans les deux cas pour surmonter une crise politique à l’origine de divisions très profondes. Le parti travailliste de Harold Wilson était en effet embarrassé par ses controverses internes relative à la construction européenne. Le parti conservateur de David Cameron l’est probablement encore plus. La crise de la zone euro a catalysé les débats récurrents qui divisent les partis britanniques au sujet de la perspective d’adoption de l’euro et plus généralement des propositions de revoir les modalités d’implication du pays dans l’UE : cette question divise les partis entre eux, notamment du fait de l’émergence spectaculaire de UKIP dans le paysage partisan, mais aussi en leur sein et à l’intérieur de la coalition gouvernementale libérale-conservatrice qui était au pouvoir jusqu’en mai. Le parti travailliste connait, lui,  la cohabitation du courant modernisateur, qui s’était historiquement structuré autour de Tony Blair, favorable à l’adoption de l’euro, et des courants influents, situés plus à gauche et plus critiques à l’égard de la monnaie unique.
Le Labour semble pourtant presque cohésif lorsqu’on le compare au parti conservateur. Avant même le début de la crise, notamment en réaction à des pressions internes et à l’affirmation de UKIP, les Tories évoluent vers une position plus critique à l’égard de l’UE. Les courants eurosceptiques du parti conservateur obligent David Cameron à leur faire des concessions. En 2009, c’est en réponse à leur indignation suite à l’abandon de l’exigence d’une ratification du traité de Lisbonne par référendum, que le leader annonce son intention de travailler à « rapatrier » certaines compétences transférées à Bruxelles, assurant qu’il n’hésiterait pas, en tant que premier ministre, à faire usage de son véto pour bloquer les négociations du budget communautaire si ses revendications n’étaient pas satisfaites. Ce thème est repris lors de la campagne électorale de 2010 et articulé avec un discours critique à l’égard des mesures d’austérité prônées par les institutions européennes. La division du parti conservateur devient explicite à partir du moment où il prend le pouvoir et doit s’impliquer dans les politiques européennes. David Cameron, critiqué pour avoir consenti une augmentation du budget communautaire quelques mois seulement après son élection, voit sa situation se fragiliser encore au mois de mai 2011, lorsque le parti travailliste envisage une alliance avec les tories eurosceptiques afin d’imposer la réduction des contributions britanniques aux plans de sauvetage des pays européens surendettés. Le gouvernement répond à la fronde qui fait range dans ses rangs en faisant adopter le European Union Act 2011 qui conditionne toute réforme des traités communautaires à un référendum, mais la révolte gagne en intensité tout au long de son mandat : pétition de plus de 100 000 signatures en faveur d’un référendum sur l’appartenance à l’UE, puissante révolte parlementaire des Tory Rebels, dont les rangs grossissent rapidement, et qui n’hésitent pas à enfreindre les consignes du parti, tensions fortes à chaque vague de négociation relative à la gestion de la crise économique et financière. David Cameron ne parvient pas à désamorcer ces tensions. Il s’efforce malgré tout de limiter l’influence de l’UE et d’initier des réformes et finit par se résoudre à faire du référendum sur le brexit une promesse électorale. Comme dans le cas du gouvernement Wilson, il s’agit de trancher définitivement la question afin de pouvoir l’évincer de l’agenda politique et de retrouver une cohésion de façade.
En 1975, cette stratégie s’était révélée payante à court terme pour le leadership des partis de gouvernement, mais n’avait pas permis de refermer durablement les lignes de faille formées autour des questions européennes. Le niveau d’attention publique et médiatique dont faisaient l’objet ces questions est retombé suite au référendum, mais les eurosceptiques sont restés puissants dans les rangs du parti travailliste jusqu’à l’avènement de Tony Blair et les divisions sont allées croissantes au sein du parti conservateur, malgré les concessions faites par Margareth Thatcher à la fin des années 1980. La fronde des députés conservateurs, abondamment couverte dans les médias, a culminé lors de la ratification du traité de Maastricht, particulièrement ardue – ce processus a pris plus d’un an, 70 votes et 61 débats totalisant plus de 210 heures ! – et le premier ministre John Major ne s’est jamais remis de cette contestation. Ces divisions se sont atténuées une fois le vote final passé, mais ont été ravivées régulièrement à l’occasion des vagues de négociation relatives à la création de la monnaie unique et aux débats sur la participation du Royaume-Uni. Cet épisode ne donne pas à penser que la tenue d’un référendum suffira pour résorber les divisions partisanes et les questions européennes pourraient, à terme, donner lieu à de profondes recompositions du système de partis britannique.

Isabelle Guinaudeau

mardi 7 avril 2015

Plus de finance, plus d’inégalités !


À l’automne 2012, au pied des plus grandes places financières de la planète, le mouvement social #OCCUPY a dénoncé avec le slogan « We are the 99%! » conjointement le poids excessif de la finance et l’enrichissement des plus riches. Parfois les mouvements sociaux se trompent de diagnostics. Parfois ils ont raison. Qu’en est-il ? Financiarisation et montée des inégalités sont-elles liées et, si oui, dans quel sens ?
La question a déjà été partiellement explorée dans un nombre limité de pays par des travaux menant une décomposition sectorielle fine des strates les plus élevées de rémunération. Les rémunérations élevées dans la finance contribuent de manière substantielle à l’accroissement des inégalités, expliquant ainsi entre un sixième et un tiers de leur hausse aux États-Unis, la moitié en France et les deux tiers au Royaume-Uni. Peut-on aller plus loin et envisager ce lien à un niveau plus global ? Il est possible de répondre de manière plus extensive, mais moins fine, en mettant en relation des indicateurs nationaux d’inégalité et des données macroéconomiques sur l’activité financière.
La montée des inégalités est un phénomène complexe, pour lequel idéalement différents indicateurs d’inégalités de revenu doivent être utilisés pour appréhender les écarts de revenu à plusieurs niveaux de la distribution : à la fois en bas, au milieu, et, surtout tout en haut. Cependant pour répondre aux contraintes d’une courte note didactique, nous nous concentrerons sur la part des revenus monopolisés par les élites[1]. L’augmentation des inégalités sur l’ensemble considéré est générale et patente depuis 1980 et d’autant plus forte que l’on regarde vers le haut de la distribution : de 1980 à 2007, la part du top 1% est multipliée par 1,6 passant de 6,5% à 10,2% de la masse des revenus (Figure 1) et celle du top 0,01% par 2,7 passant de 0,5% à 1,4%.



La financiarisation, quant à elle, peut être approchée assez simplement par la part de l’activité économique (à savoir le PIB) réalisée dans le secteur financier (qui réunit à la fois la finance et l’assurance) dans les comptes économiques nationaux sectoriels réunis et standardisés par l’OCDE. D’une part les transformations financières les plus emblématiques de la financiarisation (comme  l’irruption des marchés financiers) ont eu lieu précisément dans ce secteur. D’autre part, la plupart des transformations financières ayant lieu hors du secteur des entreprises financières (comme la montée de l’endettement) se traduisent aussi par des opérations financières que l’on retrouve au moins en partie dans la valeur ajoutée du secteur financier. Entre 1980 et 2007, la part du secteur financier dans le PIB est multipliée par 1,4 passant de 4,7% du PIB à 6,6% du PIB des 18 pays de l’OCDE étudiés[2] (Figure 2).




À superposer les courbes de concentration des revenus au sein du secteur financier (figure 2) et celles concernant la concentration des richesses au plus haut niveau (figure 1), on remarque déjà une certaine congruence. Les évolutions vont dans la même direction, à la fois pour l’ensemble et les pays pris isolément. Les pays les plus financiarisés, tant en niveau qu’en vitesse d’accroissement, comme les États-Unis et le Royaume-Uni sont ainsi les pays les plus inégaux et où les inégalités se sont accrues le plus vite. Mais, l’œil n’évalue pas toujours bien sur des graphiques l’intensité des corrélations et moins encore les relations de causalité. Pour mesurer plus précisément l’effet d’une hausse du poids du secteur financier sur le niveau des inégalités l’année suivante, nous utilisons alors des régressions pour données de panel, avec des « effets fixes » pays et années pour tenir compte des spécificités de chaque pays et des effets de conjoncture communs à l’ensemble des pays (tableau 1).
Nous contrôlons en outre l’effet de la financiarisation par trois variables disponibles sur cet échantillon et susceptibles d’affecter aussi les inégalités : la variation du revenu par tête, celle du taux de syndicalisation et celle du taux de pénétration des importations. Comme dans les précédents travaux, nous trouvons que la syndicalisation a un effet réducteur des inégalités en limitant plus particulièrement la concentration des revenus au sein du décile supérieur et l’écart de son seuil avec la médiane. L’ouverture aux importations, qui cherche à approcher les effets de la globalisation et de la concurrence extérieure, n’a des effets inégalitaires que pour le bas de la distribution. Au contraire sur le haut de la distribution, les effets sont plus contradictoires et vont plutôt dans le sens d’une réduction des inégalités. Enfin le PIB par tête capture l’effet de la croissance moderne, dont on discute du caractère désormais plus inégalitaire. Cet effet se rencontre notamment au niveau des fractiles médians, en particulier au sein de la moitié inférieure, mais en revanche ne joue pas sur la concentration des revenus au plus haut niveau de la distribution.


Tableau 1. Impact de la part du secteur financier dans le PIB sur les inégalités de revenu

Part du
top 10%
Part du
top 1%
Part du
top 0.1%
Part du
top 0.01%

PIB par tête (t-1)
-0,21*
0,04
-0,02
0,02
Taux de syndicalisation  (t-1)
-0,36***
-0,23***
-0,1**
-0,14***
Taux d’importation  (t-1)
-0,11**
-0,13**
-0,15**
0,17*
Finance & assurance/PIB  (t-1)
0,12***
0,23***
0,28***
0,41***
R2 aj. “within”
0,174
0,147
0,127
0,229

Nb. obs./ pays / années
604/18/42
623/18/42
538/17/42
368/14/42

Lecture : Modèles MCO avec effets fixes pays et années et des erreurs-types corrigées pour données de panel. ***p < 0.001, **p < 0.01, *p < 0.05, ·p < 0.1. 
Nous présentons ici les paramètres standardisés « démoyennisés » par pays pour comparer les effets des différentes variables en termes d’écarts-types intra-pays : un écart-type intra-pays de part de finance dans le PIB en plus augmente la part du 1% de 23% d’écart-type.

Le tableau 1 indique enfin l’effet des variations du poids du secteur financier sur les variations des indicateurs d’inégalité. La financiarisation affecte d’autant plus les écarts de revenu qu’on les mesure en haut de l’échelle. Un écart-type de finance augmente de 0.12 écart-type la part du top 10%, de 0.23 la part du top 1%, de 0.28 du top 0.1% et de 0.41 la part du top 0.01%. Pour le redire autrement, si l’on croît notre régression et si l’on se concentre sur la séquence 1980-2007 d’approfondissement des inégalités, un cinquième de l’accroissement de la part dévolue au top 1%, un quart pour le top 0.1% et 40% pour le top 0.01% résultent de la financiarisation.
Dans les pays développés, la finance a donc contribué avec force au cours des trente dernières années à l’accroissement des inégalités, et plus particulièrement à la concentration des revenus au sein d’une tout petite élite. Si l’accroissement des inégalités est désormais vu comme une menace sur la cohésion sociale et le vivre-ensemble démocratique, alors il faut prendre toute la mesure de ses causes structurelles les plus flagrantes. La régulation de la finance est certes à l’ordre du jour. Mais ses promoteurs prennent pour cible un autre aspect de la finance, la finance qui entre en crise et qui entraîne les sociétés dans la crise économique. Ils oublient la dimension inégalitaire de la finance, particulièrement prononcée lorsque la finance va bien et seulement provisoirement entamée lorsqu’elle va mal. Cette dimension inégalitaire peut sembler moins inquiétante que la répétition dramatique des krachs. Elle n’en est pas moins susceptible de nourrir aussi à plus long terme une crise sociale et politique.







[1] Nous utilisons la part des revenus monopolisés par les élites, à différent niveaux de sélectivité, du large top 10% au très sélect  top 0.01%, ensembles d’indicateurs calculés à partir de données fiscales et réunis dans la très précieuse World Top Income Database par Thomas Piketty, Tony Atkinson et leurs collaborateurs.

[2] Ces pays sont l’Allemagne, l’Australie, le Canada, le Danemark, l’Espagne, les États-Unis, la Finlande, la France, l’Irlande,  l’Italie, le Japon, la Nouvelle Zélande, la Norvège, les Pays-Bas, le Portugal, le Royaume-Uni, la Suède, la Suisse.

mardi 31 mars 2015

Le vote obligatoire : pourquoi simplement ne plus y penser ?!

Pourquoi le vote obligatoire ?

Le débat sur l’instauration d’un vote obligatoire revient régulièrement sur le devant de la scène politico-institutionnelle, comme lors de ces dernières semaines. Comme justification à cette proposition, on retrouve en fait deux idées clé. La première, c’est que l’abstention n’est pas bonne pour la démocratie. D’une part parce qu’elle créée de facto des inégalités entre groupes sociaux dans une forme de cens caché (Gaxie, 1978), puisque l’abstention reste principalement le choix des populations les moins riches et les moins éduquées. Ces inégalités de participation risquent de se transformer en inégalités en termes de représentation, les intérêts des abstentionnistes étant moins bien pris en compte par le système. D’autre part, l’abstention est mauvaise pour la démocratie parce qu’elle mine la légitimité des élus, des décisions publiques qu’ils prennent, et, encore plus généralement, des institutions. La seconde justification derrière l’instauration d’un vote obligatoire, c’est l’idée que la fluctuation des résultats électoraux s’explique d’abord et avant tout par un « abstentionnisme » différentiel entre les électorats. Beaucoup débattue au moment des élections européennes, cette explication était avancée comme la clé de la défaite socialiste, parce que son électorat ne se serait pas mobilisé en raison de son mécontentement, et du succès du Front National qui aurait eu un électorat particulièrement mobilisé même si la raison de cette mobilisation n’est pas particulièrement claire.

Pourquoi le vote obligatoire ne résout pas ces difficultés ?

Notre argument, ici, est que le vote obligatoire ne résoudra ni l’un ni l’autre de ces problèmes. Du point de vue de la démocratie, instaurer le vote obligatoire revient un peu à casser le thermomètre plutôt qu’à vouloir résoudre le problème. De manière évidente, d’abord, l’obligation peut conduire à une hausse du nombre de bulletins blancs, ceux-ci étant d’ailleurs maintenant comptés à part en France. Il n’est pas certain qu’une baisse de la participation au profit d’une hausse des bulletins blancs soit exactement l’effet recherché. Or, il existe bien une corrélation négative significative entre niveau de participation et nombre de bulletins blancs. Mais de manière encore plus préoccupante, ensuite, l’abstention peut être vue comme un canal d’expression du mécontentement par rapport au fonctionnement du système politique lui-même. L’interdire rendrait alors plus probable le soutien à des candidats faisant de la contestation du fonctionnement du système politique le cœur de leur positionnement électoral. Du point de vue de la légitimité, l’abstention a donc cet intérêt d’être un moyen de signal clair sans conséquence directe pour le système.
Deuxièmement, le vote obligatoire n’est pas non plus forcément bon pour la représentation. La suppression des différentiels d’abstention entre groupes sociaux par l’obligation ne conduit pas forcément à leur meilleure représentation. En effet, le vote obligatoire peut s’accompagner de comportements électoraux incohérents et erratiques de la part des citoyens dans la mesure où l’obligation de vote n’augmente pas mécaniquement l’information et l’intérêt pour l’élection (Selb et Lachat, 2009). Si on force les personnes à exprimer un choix, on ne fait que diminuer le bénéfice de voter, on n’augmente pas le bénéfice associé aux propositions des différents partis et candidats. Ils peuvent alors voter de manière aléatoire ou surtout protestataire. En résulte une plus grande dispersion des suffrages sans pour autant que la volonté générale ne se soit exprimée plus clairement sur la direction qui devait être prises pour les décisions publiques.
De ceci découle aussi le fait que le vote obligatoire ne résoudra pas le problème des défaites électorales pour les partis de gouvernement lors des élections intermédiaires. Prenons pour cas les élections européennes de 2014, où près de 59% des inscrits ne sont pas exprimés si on cumule abstentionnistes et votes blancs et nuls. Pour effectuer la simulation d’un vote obligatoire effectif lors de ce scrutin, nous disposons d’un sondage réalisé juste après l’élection, auprès d’un échantillon de 4 000 personnes représentatives de la population française (Sauger et al. 2015). Nous avons demandé aux enquêtés pour qui ils avaient voté, s’ils l’avaient fait, ou pour qui ils auraient voté s’il ne s’était pas abstenu. Premier résultat, le nombre de bulletins blancs aurait plus que doublé. D’environ 3% parmi ceux qui ont participé à l’élection, l’intention de voter blanc est de plus de 10% parmi les abstentionnistes. Pour la répartition en voix entre partis, les résultats sont présentés dans le tableau suivant.

Tableau : simulation de l’effet du vote obligatoire sur les résultats de l’élection européenne de 2014 en France


Votes exprimés Vote potentiel des abstentionnistes Résultat possible en cas de vote obligatoire
Gauche radicale et Front de gauche
8,2%
12,0%
10,5%
Parti socialiste
14,0%
12,4%
13,0%
Divers gauche
3,2%
2,5%
2,7%
Ecologistes
11,0%
14,2%
12,9%
UMP
20,8%
17,1%
18,6%
MoDem, UDI et divers droites
15,9%
11,4%
13,3%
Front National
24,9%
28,6%
27,1%
Autres
2,0%
1,8%
1,9%
Source : Sauger et al. 2015. Les données sont pondérées pour redressement sociodémographique et politique.

Les résultats de ce tableau sont très explicites. D’une part, les différences entre votants et abstentionnistes et votants sont limitées, mais significatives, conduisant à prédire un écart systématiquement inférieur à 2,5 points des résultats des partis. D’autre part, les abstentionnistes apporteraient plus leur soutien à la gauche radicale, aux écologistes et, surtout, au Front National. On voit clairement ici qu’expliquer les résultats d’élections comme les Européennes que par un différentiel de participation à l’intérieur de l’électorat est loin de décrire effectivement la situation réelle. Et l’instauration d’un vote obligatoire profiterait principalement aux formations politiques les plus critiques du système politique.

Pourquoi le vote obligatoire est compliqué à mettre en œuvre ?

On pourrait en plus ajouter que, loin de résoudre les problèmes auxquels il s’adresse, la mise en œuvre du vote obligatoire poserait nombre de problème dans son application pratique. Par exemple, l’article L9 du Code électoral prévoit d’ores et déjà que l’inscription sur les listes électorales est « obligatoire ». Pour autant, cette obligation n’est assortie ni de vérification systématique ni de sanction. La seule sanction réelle étant de ne pas pouvoir voter. En 2012, l’INSEE évaluait à 93% la proportion des inscrits sur ceux qui pouvaient l’être1. Sans inscription obligatoire, le vote obligatoire semble un pis-aller, dans la mesure où il conduit à augmenter le nombre de non-inscrits. Rendre effective l’inscription obligatoire, soit par un système d’inscription automatique, comme c’est déjà le cas pour les jeunes majeurs soit par la mise en place d’amendes pose en revanche des difficultés techniques importantes et implique un coût significatif qui ne serait probablement pas compensé par le recouvrement des amendes. La difficulté technique tient essentiellement à la mise à jour nécessaire du Fichier général des électeurs tenu par l’INSEE. Or ces mises à jour, même sur une base annuelle, sont extrêmement compliquées dans la mesure il n’existe pas en France d’enregistrement de fait obligatoire de la population générale. Le recensement général de la population, seule base existante équivalente, est incapable de fournir ces informations pour chacun des résidents français.

Une alternative simple

Notre conclusion n’est pas qu’il n’existe aucun dispositif institutionnel contre l’abstention. Au contraire, pour nous, il existe une alternative simple au vote obligatoire, certes moins efficace dans l’effet attendu sur le niveau de participation, mais beaucoup plus positif dans sa dynamique générale. L’une des principales sources d’abstention est l’étalement du calendrier électoral. Pour les élections locales, il nous paraît incompréhensible que les échéances départementales et régionales aient été déconnectées, avec six mois d’écart puisque le scrutin régional est prévu pour décembre 2015. Leur synchronisation aurait eu un effet extrêmement positif sur la participation, avec un surcroît de près 12 points de pourcentage si l’on se reporte aux consultations préécdentes (Fauvelle-Aymar et François, 2015). Avec 11 tours de scrutin potentiels sur un cycle électoral complet, la France est l’un des pays où le vote est le plus émietté. Synchronisons durée des mandats et élections en deux ou trois échéances majeures, et il y a fort à parier qu’une partie substantielle du problème de l’abstention sera résolue.

Abel François et Nicolas Sauger


Références
FAUVELLE-AYMAR, C. et FRANÇOIS, A., 2015, « Mobilization, Cost of Voting and Turnout: A Natural Randomized Experiment with Double Elections », Public Choice, 162: 183-199, 2015
GAXIE, D., 1978, Le cens caché, Paris, Seuil.
SAUGER Nicolas, DEHOUSSE, Renaud, GOUGOU, Florent, 2015 (à paraître), Comparative Electoral Dynamics in the EU in 2014, Cahiers Européens, sous presse.
SELB P., LACHAT R., 2009, « The More, the Better? Counterfactual Evidence on the Effect of Compulsory Voting on the Consistency of Party Choice », European Journal of Political Research, vol. 48, no 5, p. 573-597.


1 Hors cas spécifiques des citoyens d’autres pays de l’Union européenne, dont l’inscription est estimée à environ 20%.